Vous créez

Un échantillon de vos travaux : micro-fictions, poèmes, fragments, nouvelles, livres d’artiste. La contrainte engendre la créativité !

sans titre [#7 aoûT 2025]

[Anonyme] Le vent est retombé. Les chutes innombrables troncs centenaires où ont été dégrafés les mots doux, branches tortueuses et cheminées des maisons environnantes ont transformé les paysages sans vie en images immortelles. Sentiments d’impuissance à la vue des éléments. Seul le brûle-parfum d’une chambre intime laisse échapper ses senteurs. Sentiments de désespoir pour certains restés sans mot, après cette tempête qui à première vue a vivifié la nature mais aussi « tourneboulé » les bouées du rivage. Le vent retombé, les enfants rassurés et maintenant amusés, retournent aux fourneaux pour les beignets du goûter cuits à la flamme bleue du gaz et dont l’odeur entête toute la maisonnée. Le vent a vivifié tout alentour et mis à bas la carte météo qui avait annoncé « soleil radieux » pour un de ces derniers jours de l’été.

[Benoît] Le vent est retombé, c’est comme si le gaz qui l’avait rendu si légère, immortelle au milieu du ciel, venait à manquer. Pourtant tout avait bien commencé. Elle était partie tôt le matin chargée du lourd matériel. Quelques heures avant, la carte déployée sur la table du petit déjeuner encore couverte des miettes des beignets de la veille, elle avait marqué d’une croix, l’endroit du départ. Une haute colline dont elle avait découvert la vue au lever du soleil. Elle se sentait vivifiée par le sentiment de liberté que lui procurait le vide, juste là, à quelques mètres au-delà des herbes folles.

Dégrafer le sac sur son dos, déployer la fragile aile de nylon, vérifier une dernière fois les suspentes, fines cordes de polyéthylène, qui lui serviraient à se diriger, à se saisir des filets d’air et ainsi contrer les lois de la gravité. Quelques pas dans la pente, la voile qui se gonfle au-dessus de sa tête, le vent qui porte et la voilà qui décolle. Petite bulle de couleur dans l’immensité du bleu du ciel. Avec l’altitude, ses yeux semblent distinguer la courbure de la terre à l’horizon. Les paysages et les reliefs ont disparu et avec eux les contingences du quotidien. Le sifflement du vent. Elle plane et s’élève. Qui a dit que toutes les bonnes choses doivent avoir une fin ? Sans doute un de ceux qui, en bas, les pieds sur terre jalousent celle qui décolle. Avec le vent qui faiblit, la gravité reprend le contrôle. Elle s’entête, guette les signes d’un nuage qui pourrait lui donner l’espoir d’une ascendance. Inexorablement, sans un souffle d’air pour la porter, elle tombe. L’aile faite pour voler, devient la bouée à laquelle elle se raccroche. Lente et molle descente. Le sentiment de perdre le contrôle, de subir l’attraction du sol. Au fil des mètres perdus, elle perçoit de plus en plus distinctement ce dont elle avait cherché à se libérer. La vaste étendue verte prend peu à peu consistance, bientôt elle distingue de grandes étendues d’herbes divisées en parcelles ceintes par des clôtures métalliques. Et puis, à mesure que le sol se rapproche, les premières odeurs des plantes chauffées par le soleil d’été, comme prise dans les effluves d’un brûle-parfum.

Quelques mètres encore avant le plancher des vaches, tirer sur les suspentes pour ralentir la chute, fléchir les genoux, roulé boulé. A quatre pattes reprendre ses esprits, chiffonner la voile maintenant inerte, grande flaque de tissus fragile et inutile. Fini de voler. Fini de s’amuser. Retour à la réalité. Le vent est retombé. L’heure de septembre a sonné.

PARASOL [#6 JUILLET 2025]

[Catherine M.] C’est une époque de transition. Un seuil à franchir pour offrir à sa vie une nouvelle saison. Un été débarrassé de tout ce qui colle à ses jours comme une poix. Décapé. Une vacance. Elle aime ce mot. Elle l’aime tellement qu’elle le voudrait au pluriel. Définitivement. Il serait son mantra : faire le vide pour laisser advenir tous les possibles : Vacances.

Elle retrouve cette énergie fébrile des veilles de départ. Devant la penderie ouverte elle balaye de sa paume les robes suspendues à des cintres, alignées comme des formes vagues sur un quai de gare. Aucune ne sera du voyage. Elle les laissera là, fantômes d’elle-même, colorées et chatoyantes mais vides de substance. Sa main s’arrête sur le col en lapin d’un manteau fatigué. Le vernis à ongles rouge au bout de ses doigts y fait perler quelques gouttes de sang. L’hiver est mort. Elle n’aura plus jamais froid. 

Sur le lit, derrière elle, la valise béante qu’elle a posée. Que pourrait-elle y ranger ?  Rien autour d’elle qu’elle ait envie d’emporter. Elle rabat le couvercle sur ce vide. Vacance. Elle sourit en soulevant ce bagage léger. Elle esquisse quelques pas de danse autour du lit. Dépose la valise à l’entrée de la chambre.

En longeant le couloir jusqu’à la cuisine elle tend l’oreille. Les heures les plus chaudes du jour se sont enroulées là. Poussiéreuses et visqueuses. Elles ont glissé dans chaque pièce de la maison, englouti chaque mot, chaque rire, chaque bruit. Il ne reste, flottant là-dessus comme une épave, qu’un silence exténué.

Faudra-t-il emporter le parasol ? elle ne souvient plus où elle a pu le ranger. Il doit avoir été avalé par l’ombre de la cave. Avec les jouets cassés, les vêtements trop petits, les vélos cabossés, les berceaux, les bureaux d’écoliers, les livres de la bibliothèque rose, verte, les magazines, les dictionnaires, les cartables moisis, le sapin synthétique, les guirlandes dégarnies, le canapé éventré, les bottes de pluie, la malle aux les déguisements, la toque de Davy Crockett posée dessus comme un animal endormi. Le squelette grandeur nature, la cible criblée, les raquettes de tennis, les skis, la luge de bois, les cartons débordant d’objets à trier. Tout ce qui pourrait servir, un jour. Mémoire humide refoulée au sous-sol. 

Elle n’a pas le courage de descendre. 

Dans la cuisine les portes des placards baillent sur du vide. La vaisselle est déjà dans les cartons. Quelques bols posés sur du papier journal attendent près de la plaque de cuisson. Elle trouve un paquet oublié de nouilles chinoises. Elle verse de l’eau chaude dans un bol, y plonge l’écheveau des nouilles et verse le contenu du sachet d’épices et l’huile pimentée. 

Festin de sa vie d’étudiante, souvenir d’une saison lointaine pour réfrigérer la moiteur des soirées de solitude. 

Elle mangera sur le canapé. Aspirera les nouilles qui constelleront les commissures de ses lèvres d’éclaboussures piquantes. 

Face au canapé il n’y a plus de télé pour l’abrutir. 

Elle fixe le jardin dans le cadre de la baie ouverte. La nuit allonge les ombres des arbres sur l’herbe roussie. Autour de la table, sous le mûrier, les chaises renversées dressent leurs pieds comme des hallebardes. Armée vaincue. Les dîners bruyants se sont tus aussi. 

Elle l’a entendu plus d’une fois cette phrase : « C’est une période de transition ». Le départ des enfants, le départ de l’homme, la vente de la maison, la retraite. Traverser tout ça, de salles d’attente en embarquements, de décollages en crashes. Rescapée mais toujours en transit. 

Elle pense de nouveau au parasol. Aux pas difficiles dans le sable. Au réconfort du bord de l’eau. A cette manière de planter le pic, au plus profond, jusqu’à l’humidité du sable pour lutter contre le vent. Au déploiement du parasol, cible colorée pour défier le soleil.  

Pourquoi faudrait-il un parasol ? elle voudrait regarder le soleil en face. Que cette nouvelle saison la consume. Que cessent enfin ces transitions indifférentes, ces cycles sans promesses.

Elle se lève d’un bond, longe le couloir, disparaît soudain, avalée par la gueule béante de la trappe de la cave. 

Elle gît au pied de l’escalier, poupée désarticulée parmi les souvenirs.

La lampe était éteinte à cause des moustiques.

Elle sortait tous les soirS [#5 juillet 2025]

[Bigu] Elle sortait tous les soirs, avec légèreté et surtout l’envie d’en découdre. Sa technique était imparable, elle traquait les voitures de blaireaux qui l’avait enquiquinée , elle dégainait son smartphone et prenait en photo la plaque minéralogique du gus, elle
faisait des impressions grandeur nature et les collait par dessus les plaques de sa voiture décapotable. En cette période de forte canicule, elle sortait vers 23h, vêtue d’une robe moulante, de quoi affoler une escouade de gendarmes noctambules. Là, elle chaussait ses lunettes de soleil et filait vers le périphérique. Même si le feu n’était pas vert, elle franchissait allègrement le carrefour et prenait la direction plein nord, le premier passage de radar commença à la rendre un peu nerveuse bien que le compteur affiche déjà 120. Premier flash. Ce patron de bar avait été odieux et elle imaginait sa tronche quand il recevrait les P.V. Pour le deuxième radar, elle n’avait pas besoin de boussole, elle poussa son escarpin sur la pédale d’accélérateur pour flirter avec le 140 !
Magnifique flash, personne autour et au loin des éclairs orageux qui semblaient lui
répondre. Si la pluie pouvait venir lessiver ces bitumes en fusion, ce serait un petit
bonheur. Mais pour l’instant, les parapluies étaient inutiles, elle était seule et elle
pouvait assouvir sa soif de revanche en toute liberté. Cependant, elle savait que le
périphérique était surveillé et qu’elle pouvait être interceptée à tout moment, elle décida de prendre l’autoroute vers la mer, avec d’autres radars. Elle imagina l’avalanche de retours d’infos en préfecture, un véhicule flashé plusieurs fois, l’automatisation fait que seul la plaque fait foi et le propriétaire allait tomber de sa chaise. Quand elle était
retournée chez elle, le bolide entra dans le garage, elle en descendit lentement et au
moment d’éteindre la lumière, elle s’était aperçu que les bandes de papier se sont
décollées. La chaleur, la vitesse. Ah, horreur, malheur…

[Catherine M.] Elle sortait tous les soirs, avec légèreté et surtout l’envie d’en découdre. Elle savait qu’elle retrouverait la même faune bigarrée que les soirs précédents. Papillons ivres de lumière venus sous les spots et les boules à facettes agiter leurs ailes pour échapper à la nuit. Chimères alanguies sur les banquettes de velours rouge, allumant dans la pénombre des alcôves qui bordaient la piste, leurs regards furtifs, verts comme des feux follets. Jeunes loups à la canine saillante et au poil lustré, impatients de distinguer parmi la foule agitée la proie la plus tendre et la moins résistante. Rares tigres lessivés et repus, qui ne venaient chasser là que pour entretenir leur instinct. Oiseaux de nuit étreignant dans leurs serres les calices alcoolisés où ils plongeaient leur bec avide. 

Devant l’entrée du club les voitures décapotables, attendaient la prochaine envolée.

Elle descendait les marches sous les parapluies multicolores tendus en ciel protecteur qui crépitaient sous la pluie de rires d’un groupe sorti respirer quelques instants avant de replonger.  

Là, elle n’avait nul besoin de boussole. Elle rejoignait l’obscurité magnétique et familière. Une jungle au parfum musqué des nuits de canicule, où elle circulait, enroulée aux bras de ceux qu’elle croisait comme à des lianes. Elle, Jane conquérante et libre, de cet autre temps, celui où le smartphone n’existait pas plus que Tarzan.

Le verger [#1 AVRIl 2024]

[Bigu] Si tu veux croquer la pomme et avoir la pêche, rien ne vaut mieux qu’une balade dans le verger. Même si on est bonne poire et qu’on veut se refaire la cerise, il convient de lever la tête et cueillir les fruits pour avoir la banane ! Mi figue mi raisin, mon petit texte ! Mais fallait bien que je ramène ma fraise sans prétendre avoir chopé le melon…

LES ados DANS l’exposition « Va dans ta chambre !« 
Va dans ta chambre ! Association Télémaque Occitanie. Fondation écureuil pour l'art contemporain, Toulouse, 16 février 2019. Fondation espace écureuil pour l'art contemporain / Le Cabinet d'écriture d'Elise Vandel.
« Va dans ta chambre ! » Association Télémaque Occitanie. FEEE, Toulouse, 16 février 2019.

Un groupe d’adolescent-e-s motivé-e-s pour filer dans leur chambre. Chambre d’emprunt, rêvée, vécue, adorée, abhorrée… Autant de chemins qui furent empruntés par les mots et par les paroles échangés à la Fondation écureuil. Les textes de ces jeunes et belles plumes, qui se sont retrouvées tôt un samedi d’hiver :

Cadavre exquis 1

Tout commença avec Élisabeth, une adolescente fan de films d’horreur. Bouh, l’horreur est horrible, laide, ignoble, puante comme un camion de poubelle qui passe le soir, j’aime prendre soin de moi, je suis maniaque quand c’est ma chambre, je n’aime pas le désordre mais dans les autres je m’en fiche. S’il rentre dans ma chambre, tant qu’il ne salit pas, je ferai l’aspirateur et le balais pour que Sorenza rigole et chante dans Toulouse la plus grande ville de Midi-Pyrénées avec sa population assez importante. Khadidja demande « quand ? » l’air d’un petit garçon tout chou, mignon, malin, et curieux de tout. Sophia était en retard ce matin. Samedi est passionnant, j’aime beaucoup, pas comme dimanche, c’est le jour des réunions de famille. Origami : comme la famille d’Abdelmajid c’est un cône de glace avec des boules jaunes et rouges, vertes, violettes et orange, qui sont mes couleurs favorites.

Cadavre exquis 2

T’arrête de faire des bêtises en classe, Samine ? ou je serai obligée de te punir, te gronder… mais ça ne m’atteint pas tant qu’il pleuvait dehors. Je mangeais du camembert de Normandie au lait cru entier et gras, sale, je n’aime pas, je veux que ça soit propre au début puis toute parsemée de brins de poussière. Atchoum ! C’est Marie qui éternue, elle avait les yeux rouges comme les écailles des poissons rouges du bassin. Dans ma chambre ça sera parfait, ma chambre sera parfaite. La cuisine en revanche est moche, c’est dommage. C’est bizarre d’écrire à la suite quand on n’a pas le contexte. Aujourd’hui, je serai un assassin pendant 24 heures dans cette chambre, pour se reposer, se relaxer et lire et écrire des poèmes avec des écrivains et Victor Hugo, un des énormes écrivains comme Stendhal ; la nuance entre le rouge et le noir, c’est de l’art.

Cadavre exquis 3

Isabelle a perdu ses baskets. Elle marche pieds nus dans cette exposition, il y a onze chambres magnifiques mais très différentes, mais uniques. La verdure est apaisante parce qu’elle enchante de vous connaître, belle femme, merci beaucoup, gentleman farmer, une botte de foin où je cherche une aiguille, ça m’a fait mal aux pieds quand elle est rentrée dehors pour découvrir une grotte qui s’anime et brille comme un I phone 10 sorti de son écrin, tel un cheval noir avec les cheveux doux et une grue brune aux longs cheveux de miel et d’or, des grands yeux éblouis par la nuit à coup de lumière mortelle. Si tu oses poser tes fesses sur cette chaise à piquants, ça fait froid dans le dos, je n’aime pas forcément. Élise est une super guide ! Trouver un nouveau mot ? Mais ce ne sont que des paroles en l’air ! Et moi, je suis terrienne, pas extraterrestre, et originale. Ahahah ! Quels clowns tout drôles ! Je reviendrai ! Ahahah !

Cadavre exquis 4

L’été au bord de l’eau, avec de la musique, la vie est belle, une femme aux yeux bleus a une énorme poche lumineuse, car le parasol me protège de cette journée caniculaire, mais dans la chambre vieillotte, c’est très froid, c’est pas mon style de mec ; c’est avec les cheveux bouclés, métis et grand. Tout est extravagant, ici, c’est ce qui est cool ! La vie est cool ! Martine à la montagne est relax, sur une planche, avec le soleil qui frappe et la mer froide, glacée, et chaude, égale à de l’eau tiède, non potable, et des petits viennent visiter la chambre car Yasmine est inspirée, et pleine d’imagination, c’est super enthousiasmant, je suis vraiment contente, c’est ce que je rêve du jour où mon prince viendra, car il me prendra mon téléphone et, par sécurité, c’est pas rassurant. C’est même effrayant, terrifiant, horrifiant, Freddy Kruger est le meilleur tueur en série.

Cadavre exquis 5

J’aimerais avoir une chambre rose, girly, très cocooning moderne. Je déteste les courgettes. Mais je préfère les brocolis. Il faut aussi des carottes, du lait, du camembert et voilà ! Demain je suis partie chez ma copine et je lui ai dit, « mais mince ! Il doit avoir oublié que j’ai sorti le chien, sans laisse ni muselière, mon gros toutou des Pyrénées ». mais je préfère les Alpes, moi. J’ai envie de pouvoir avoir une grande chambre toute seule, comme la lune entourait des milliers et des milliers d’étoiles tel le soleil qui est notre étoile dans le système solaire. Je me sentais oppressée, donc je suis partie à Ikéa pour prendre des meubles pour ma chambre, si belle, si grande, si merveilleuse, à l’avenir, ressemble à un champ d’ampoules en mille morceaux, de gâteaux comme Julie nous a ramenés aujourd’hui, nous sommes le samedi 16 février 2019…

Cadavre exquis 6

Premier samedi sans DS… Premier week-end… Carotte… Une courgette verte, grande, que j’ai achetée au marché hier soir, à 6h30 je me réveille dans ma nouvelle chambre girly d’une pièce d’or, avec pièce d’argent égale à une baguette exquise comme la fraise toute fraîche que j’achète le matin ensoleillé. Il ne faut pas s’énerver car Imen chante les rossignols comme à la plage, j’aime pas ça s’en va et ça revient, c’est fait de tous petits riens du tout, me saoule pas, là, ça suffit j’en ai marre d’avoir une chambre sale, à cause de mes frères, j’aimerais cette chambre intrigante et il m’embêtera plus ou moins moisi, dans le trou spatio-temporel du matelas comme ce qu’il y a dans l’exposition « Va dans ta chambre ! » est la meilleure expo du monde souterrain, plein de champignons de la forêt de Bouconnes, la Garonne, quelle région !

Cadavre exquis 7

Je traverse cette exposition merveilleuse, cependant, ça fait peur de rien car j’ai confiance. Le chat parle japonais de Japon qui mange des escargots et de l’abricot moelleux. La grande échelle que j’emprunte pour monter ma table ! 3 heures pour déchiffrer le suédois, la prochaine fois, je vais chez Brico pour faire les courses et acheter une de ces chambres que j’aime bien ; c’est gothique. Heureusement que je ne suis pas gothique sinon ma chambre serait noire. Je mettrai une grosse ampoule multicolore au plafond, la peinture est belle, c’est chic et moderne. Une forme d’art qui doit plaire aux architectes et ingénieurs, deux travaux de mathématiciens comme mon oncle du bled qui a 42 ans jusqu’à 13 ans, je rêvais encore de vouloir une belle comme une fleur jaune et rouge dans mon jardin, forêt, savane, les plus grands endroits verts et bleu canard qui sent la lavande.

CADAVRE EXQUIS 8

Arbre, plage, ballon, livres, panneau, table, exclamation, les points qui tapissent les murs de la chambre cependant la chambre avec un trou dans le lit ne me plaît pas. Pas possible de trouver une phrase qui commence par pas. Abdelmajid. Pourquoi la personne avant moi a écrit ça, je ne sais pas. Manger ses crottes de nez, c’est sale, de faire ça, le ciel bleu-azur au soleil brillant aux milles feux rouge et noir avec des barres de céréales délicieuses, je me régale avec ce succulent gâteau au chocolat, fraise, crème fouettée, praline et caramel, Miam ! Ces mille-feuilles sont exquis, de papier et de pâtisserie, de viennoiseries. Mais le traiteur n’est pas content comme Monsieur Grincheux quelqu’un qui vient de sortir de mon imagination. Je la puise partout et le sweat-shirt noir et rouge comme mes couleurs préférées, bref, ma chambre est la meilleure.

nouvelles du JAPON sur le THÈME des Évaporés (johatsu)

 Yukiko était japonaise et jolie. Lorsqu’elle n’était pas serveuse, elle était comédienne, ce qui était une sorte d’hyperbole de la dèche, parce qu’il y avait plus de comédiennes que de serveuses […]. Mais elle portait ce destin avec une superbe admirable. Vous ne pouviez la manquer dans la rue. Elle avait quelque chose, une sorte de vibration, un sillage quand elle marchait : il semblait que l’air tremblait autour d’elle comme s’il n’osait pas la toucher. Les chances qu’ils se rencontrent étaient très minces, celles qu’elle accepte de coucher avec lui véritablement minuscules, ce qui fait qu’il avait vécu leur histoire comme un miracle permanent.

Derrière le mur, l’homme a été remplacé par une silhouette de samouraï assise près du linge qui sèche sur le balcon. Je la regarde depuis ma palissade en bambou, la drôle de forme s’entête à me fixer. Je suis la seule personne humaine parmi les toits et les antennes qui captent l’actualité. Évanescent, il est peut-être passé à travers les murs ? Ou a enjambé les tuiles un jour de beau temps, un jour comme celui-ci ? L’homme a été remplacé par une silhouette de samouraï, et sa femme, et leur fille, la trouveront plantée là parmi les t-shirts et les culottes. La nuit dernière, une camionnette blanche aux phares éteints s’est livrée à une mission vraiment particulière.

 Thomas B. Reverdy, Les évaporés.

À partir de cet extrait tiré du roman Les Amants du Spoutnik de Murakami Haruki :

Derrière les choses ou les personnes que nous croyons connaître, se cache une part identique d’inconnu

 

écrire la rencontre de l’homme qui est dans le premier texte et de Yukiko, la femme du texte de Thomas B. Reverdy.

Yukiko, c’est son nom, il est inscrit sur son badge de serveuse, descend les escaliers du café le plateau rempli posé sur la paume de sa main gauche. Elle est gracieuse, se dit l’homme. Elle sourit avec toute sa jeunesse, un éclat de diamants au milieu de son visage rond, balayé par des cheveux noirs, raides, ramenés en frange sur son grand front. Il commande une pinte de bière, IPA pour raviver son palais pâteux après les beignets de haricots rouges.

Sa stature robuste, droite, presque militaire, ne laissent rien transparaître de son passé de johatsu. Ailleurs, hier, il était un autre. Aujourd’hui, dans ce bar, il se sent l’âme grande, l’âme d’un samouraï. L’allure évanescente de Yukiko lui procure un réconfort qu’il n’a pas goûté depuis longtemps.

– Voici votre pinte, ça fera 600 yens, je préférerais vous encaisser tout de suite. Vous comprenez, c’est pas moi le patron…

– Bien sûr. Il sortit un billet et laissa des pièces en pourboire.

La serveuse n’avait rien qu’il ait pu oublier. Il la suivit du regard tandis qu’elle prenait la commande d’une autre table. Il ne pouvait pas la lâcher des yeux, il craignait dorénavant que les êtres, comme les choses, ne s’évaporent. Il siffla sa bière. En commanda une autre.

De toute sa vie, l’homme n’avait jamais été au ralenti. Même lorsque, cette nuit glaciale de novembre, la camionnette Subaru blanche se gara au pied de son petit immeuble tapissé de bamabous, il chargea avec le débarrasseur. Vite. Très vite. L’affaire, ses affaires (une valise à roulettes, un sac à dos kaki US Army, une toile de tente et deux thermos) fut pliée en 8 minutes chrono. Il demanda qu’ils quittent Kyôto pour Okinawa. Changement radical. L’envol dans l’eau…

Yukiko passa à nouveau à sa hauteur.

– La même chose ! S’il vous plaît, mademoiselle…

– Oui ?

– Non, je… j’ai oublié ce que je voulais vous demander…

Elle tourna les talons, actionna la tireuse, posa la pinte sur le comptoir. Lui fit signe de s’approcher :

– J’ai fini mon service, vous la récupérez ?

– Merci. Les gouttelettes de condensation rafraîchissaient ses mains engourdies par la chaleur d’août. En sortant de derrière le comptoir, Yukiko eut l’air libéré, heureuse de quitter l’endroit. Un je-ne-sais-quoi d’impatience brillait au fond de ses prunelles charbonneuses.

Il se remémora l’existence engoncée, rarement heureuse, qu’il menait à Kyôto, et, en comparaison, le bref instant qu’il venait de passer ici le faisait se sentir léger. Pour la première fois, depuis des mois, il sourit. Était-ce Yukiko ? Ou la bière ? En quittant la bar refroidi au climatiseur, son corps fut soudain inondé de soleil. Le parking suait l’asphalte d fin d’été. Même à Okinawa, les embruns n’allaient pas assez loin pour que le bitume ne perle plus.

L’homme s’efforça de garder vif le souvenir qu’il avait de Yukiko. Dans sa mémoire, elle surgit en état de grâce, telle l’eau qui s’incarne en trois états. Sur cette île d’Okinawa, il pensait ne plus avoir à redouter les frondeurs, pareils à ces singes à qui on réserve toute l’année le privilège des sources chaudes. À l’idée de ce baume apaisant, il s’endormit sur la banquette arrière de sa voiture.

Le lendemain, il revint aux aurores dans le café pour petit-déjeuner. Il reconnut de dos la silhouette penchée de Yukiko qui réglait la pression du cumulus. Un pshiiiiit se trnaforma en flaque d’eau au pied du ballon. Yukiko épongea tant et plus, il prit dans la soute de sa Subaru blanche (la même que celle qui avait servi à son évaporation) une clé anglaise, des pinces et des écrous. Il répara la fuite.

Sans hésiter.

Sans effort.

Sans se tromper.

Yukiko marchait pieds nus dans les petites flaques qui jonchaient le carrelage frais du matin. Elle invita l’homme à la rejoindre pour un plat de nouilles froides, une fois son service du soir terminé. Il n’avait, visiblement, rien de spécial à faire à Okinawa. Il attendit la journée entière près du lavoir désaffecté où se réunissaient les mémés. Il écouta leurs commérages. Aux infos, on entendait qu’un cadavre d’homme venait d’être retrouver dans la forêt des pas perdus.

Il se racla bruyamment la gorge, reprit le chemin du bar, où il passa prendre Yukiko. La Subaru blanche dévala le village à toute allure jusqu’à la gargote à soba. Ils s’en régalèrent, terminèrent par un saké frais face à la mer. Elle n’attendait rien de cet homme, un inconnu, au fond, jusqu’à ce qu’un rêve passe derrière ses paupières, au fond de ses yeux noirs, comme un reflet d’obscurité dans l’eau d’un puits.

Tous droits réservés Élise Vandel Cabinet d’écritures 2018-2024.

À LA PAGE ! FABRIQUER SON LIVRE D’ARTISTE

Livret d’artiste réalisé lors du stage d’été au Centre Culturel Saint-Cyprien/Mairie de Toulouse, « À la page ! Fabriquer son livre d’artiste ». Techniques mixtes : écriture, presse, encres, collages, reliure leporello. D.R. Dominique B. (détails), 2021.

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